dimanche 3 janvier 2010

[Résumé] Session 11



Lupius espère rester en vie de longues années...

En des temps anciens, un être monstrueux immergea des fonds marins. Son corps de plusieurs mètres de long au reflet rose ondulait avec grâce se dirigeant ainsi à grande vitesse vers le golfe de Varisia. Une fois la côte atteinte, il poursuit son parcours en remontant le large et profond fleuve Ganrenard. Les cataclysmes et bouleversements majeurs n’étaient pas rares en ce lointain passé et l’être fut pris au piège, incapable de regagner les eaux source de vie. Contraint, il termina son voyage sur la terre ferme en se hissant à l’aide de ses courts tentacules dans ce qui deviendra le Bois des Murmures. L’élégance des ses ondulations avait laissé place à une démarche lourde et trainante qui le mena dans une grotte humide, où il se réfugia. Étrange destination qu’une grotte souterraine pour un être dont la nature ou les dieux avaient prédestiné à une vie aquatique. Le monstre plongea dans un rêve sans fin, le temps nécessaire que la mutation aboutisse. Son corps s’adaptait au fur et à mesure que la grotte s’asséchait. Son rêve aurait atteint l’éternité si Elle ne l’avait réveillé.




Le jeune couple d’apiculteurs affichait un visage enjoué. Ce jour, le volume des ventes au marché de Magnimar leur assurerait un bien être à partager avec leur petite famille durant les six mois à venir. Temps suffisant pour se constituer un nouveau stock et réitérer cette opération commerciale avant de connaître à nouveau la disette. La vie leur souriait enfin, l’avenir se montrait prometteur, les efforts avaient porté leurs fruits. Sur la route du retour ils croisèrent trois chasseurs comblés au point que le poids et l’encombrement de leurs prises entravaient lourdement leur déplacement. Comme ils prenaient tous la même direction, contre quelques monnaies, les trois hommes purent se soulager de leur charge dans le chariot du jeune couple. Ce jour là devait être un jour de joie, il fut l’amorce d’un mortel cauchemar. En cours de chemin, à la lisière du bois des Murmures, les trois chasseurs assassinèrent froidement l’apiculteur et enlevèrent sa femme. Ils la conduisirent vers un ancien château en ruine, et la tinrent prisonnière dans une salle du sous-sol à proximité du cellier, ou trônait en son centre un large puits couronné d’arcs de métal rouillés d’où pendait une vielle chaine tenant un seau destiné à prélever une eau saumâtre. Ils laissèrent ainsi la femme attachée quelques jours au pied du puits, sans la brutaliser, au contraire, en prenant grand soin de sa santé. Puis un jour, sans raison apparente, les trois gardiens contraignirent la femme à se dévêtir et la fixèrent nue à l’extrémité de la chaine en lieu et place du seau. Elle resta plusieurs minutes ainsi, suspendu au dessous d’une eau profonde et stagnante, l’humidité et le froid couvrant insidieusement son corps d’un voile prémonitoire d’une mort lente. Ses geôliers ne bougeaient pas, ils contemplaient le fond du puits. De faibles remous apparurent à la surface. Les mouvements s’amplifièrent laissant des giclées déborder et arroser le sol. A cet instant, les trois criminels trempés s’activèrent sur la chaine qu’ils parvinrent, sous des crissements aiguës, à faire lentement coulisser. L’apicultrice se rapprochait dangereusement du liquide en furie. Elle criait, elle hurlait, elle se débattait en oubliant la douleur que ces mouvements frénétiques engendraient. Efforts inutiles, elle s’enfonçait inexorablement dans le puits. Lentement, elle pénétra dans l’eau glacée. Elle fut submergée, condamner à la noyade. Elle ne voyait plus, n’entendait plus rien, mais elle sentit comme un gros serpent l’enlacer vigoureusement et l’entraîner vers le fond pour la plaquer le long d’un géant corps rugueux. Une insupportable douleur lui déchira le bas ventre, comme le ferait un trait incandescent dans une mortelle pénétration. Elle cria à nouveau, mais aucun son ne fut émis. Profitant de cette ouverture un flux d’eau visqueuse envahit son thorax.
Plusieurs mois plus tard, de violentes contractions secouaient son organisme épuisé. Les trois geôliers présents se réjouissaient du spectacle. Ils l’encourageaient en vociférant des insultes grivoises. Elle ne voulait leur donner la jouissance de son agonie. Aussi, elle retint ses cris, mais ne put retenir ses larmes. Ils riaient. Elle pleurait. La dernière contraction. Elle donna la vie au prix de son sang qui imprégnait la misérable paillasse qui servait de table d’accouchement. L’un des geôliers, le plus grand, sans doute le chef,  s’empara du nouveau né qu’il présenta méchamment à la pauvre femme en fin d’agonie. Un hurlement de terreur mêlé de désespoir emplit les lieux avec une telle intensité, que les murs semblèrent frémir. Se fut son dernier souffle.




Zordlon, un jeune grand elfe à la stature athlétique, s'avançait solennellement vers l’Appel du Retour où les sept Anciens l’attendaient assis sur les bancs sculptés à même la pierre au sommet du promontoire balayé par les vents gorgés de sel et d’embruns. Le ciel de l’aube éclairait la scène d’une lumière rase qu’une fine brune tamisait. Lorsque Zordlon parvint au centre du promontoire, il s’immobilisa. Les Sept se levèrent. Ils portaient tous la même longue tunique de fine soie où les sept couleurs de l’arc en ciel rivalisaient avec le noir. Le personnage central s’avança le premier vers le jeune chasseur. Il lui tendit un long masque que Zordlon prit et plaça sur son visage. Tour à tour, chaque Ancien lui remit un bien : une armure de cuir, une paire de bottes, un arc, un carquois garnis de flèches, une longue dague, un sabre. Le premier des Sept se releva. Il posa sa main gauche sur la partie frontale du masque, puis de sa main droite, il désigna l’horizon.
- Elle l’a réveillé. Tu es Celui. Es-tu prêt ?
- Je le suis.
- Alors revient.
La cérémonie se conclut par ces deux mots qui furent prononcés comme les autres, en azlante langue d’une civilisation disparue depuis 6500 ans.

Lorsque Zordlon se réveilla, il était dépouillé et crucifié. Il se rappela la longue traversée sur l’océan qui s’était étendue sur de trop nombreux jours, bien plus qu’il ne l’avait estimé. Il se rappela être arrivé épuisé sur une côte proche de son objectif, avoir perdu le contact et se perdre dans une zone marécageuse. Au-delà, sa mémoire restait muette, seule la raison lui suggérait harassé, il n’avait pu résister à l’appel du sommeil. La mort se rapprochait. Il la voyait sous l’apparence d’un être mi-homme mi-monstre, tenant un long cimeterre ensanglanté. Le semi-monstre se rapprocha ; la fin aussi, donc. Tristesse et fatalité de l’échec. Le monstre le regarda d’un air suspicieux. Il pointa sa lame sur le crucifié qui tressaillit à son contact. Il brandit son puissant cimeterre prêt à porter le coup fatal, hésita, et, le reposa. Il émit un étrange son proche d’un sifflement, et attendit. Manifestement, la chance protégeait Zordlon : un maître elfe et ses serviteurs, un nain et un demi-homme, venus rejoindre le semi-monstre suite à ce qui devait être un appel, le libérèrent. Le maître lui confia une dague et un arc de bonne facture, le demi-homme le soigna. Zordlon conversa avec le maître toujours accompagné du petit qui prenait de nombreuses notes qu’il relisait sans cesse. Le plus surprenant fut le lendemain, alors que Zordlon, remis de ses blessures et de son épuisement, menait le maître et ses serviteurs vers sa destinée, le demi-homme, profitant d’une courte pose, lui adressa la parole en Azlante.
- Vous voyez, je vous imagine comme un des ancêtres du peuple azlante dont la civilisation fut détruite par la chute des étoiles. Je vous imagine venir d'Absalom, conduit par une quête divine dont l'aboutissement vise à l'extinction de ces mortelles créatures venues des profondeurs pour engendrer terreur et désolation. Quelle est votre prochaine proie seigneur Zordlon. Vers quelle puissance maléfique vous conduisez-nous ?
L’elfe fut interloqué d’entendre ainsi un être inférieur parler la vraie langue, alors que le maître, et sans doute de nombreux nouveaux elfes n’y parvenaient. Aussi basse était la condition du demi-homme, il lui devait une réponse ponctuée de quelques précisions et rectifications.
- Tu parles une langue morte dans le cœur des humains mais vivante dans l'esprit de ceux qui revinrent du Royaume des Mystères pour y affronter leur Destin. Nous avons arrêté nos pas dans l'ombre de la Flèche Mordante pour nager et plonger là où la lumière n'est qu'une esquisse. Je dois obtenir une lentille oculaire pour prouver la valeur de mes actes.  Elle s'est réveillé il y a de cela 5 de vos années si brèves. Elle attend dans des ténèbres humides le moment opportun d'accomplir son destin. Mais elle mourra même si je n'ai plus mon arme semi-vivante. Elle, elle...l'Aboleth.




- Dis papy, intervient le plus jeune des trois petits enfants suspendus aux lèvres de leur grand-père, pourquoi t’as rien dit pour la belette à tes copains ?
- Parce qu’ils sont pas gentils explique sa sœur qui connait les histoires antérieures.
- Je pense que c’est plus compliqué que cela conclut l’aîné proche de l’adolescence.
- Oui en effet, c’est plus compliqué renchérit Lupius Gazard à lui-même. En fait, je leur ai dit, mais …
Le vieil halfelin fait silence, laissant ses souvenirs le ramener cinquante années en arrière, sur un chemin qui traversait le bois des Murmures en compagnie de ses trois compagnons, Ab’rak, Olaf et Scalarel. Ils empruntaient une route sans en connaître la destination, une route choisit par le hasard qui leur faisait partager la quête de Zordlon, un elfe venu d’une île lointaine : la Flèche Mordante.
- Mais, reprend le conteur, je n’étais pas certain d’avoir appréhendé la complète signification de la réponse ambiguë de l’elfe. Or un esprit scientifique ne peut partager des hypothèses sans un minimum de convictions étayées et démontrables. D’ailleurs, l’avenir me contredit sur certains points.  Au demeurant, à cette époque je n’avais qu’une confiance limitée dans mes compagnons. Et je pense que ce sentiment était réciproque. Pour tout vous dire, j’en étais certain concernant le père Olaf et à peu près sûre pour Scalarel. Je m’adressais donc en premier à Ab’rak.
- Houais, l’interrompt le plus jeune qui quitte brusquement les genoux de son papy et entreprend une interprétation très personnel du guerrier demi orque en gesticulant dans tous les sens, tuant maints féroces ennemis imaginaires.
- Je suis le grand guerrier, le décapeur de sorcière, la terreur des gobes, le plus grand chasseur de la belette.
- Et aussi le plus grand tueur de vieillard, se moqua l’aîné faisant allusion à un épisode précédent.
- Ca c’est la faute du prêtre, il a pas su bien lui expliquer.
- Qu’il l’aurait fait, cela n’aurait rien changé ; y comprend que dalle ton héros.
- L’a tout compris, c’est l’autre qui sait pas commander. Le guerrier, c’est le plus fort et le plus intelligent d’abord !
- Non, c’est mon papy le plus intelligent, réplique vivement la petite fille qui profite de l’escapade de son jeune frère pour s’installer sur les genoux de son grand-père.
- Vous êtes méchants, encore plus méchant que la scie aux pattes de gnome. L’insulte suprême du cadet à ses aînés.
- Psychopathe, abruti ! corrige l’aîné sous forme d’un élan pédagogique d’adolescent.
Lupius voyant la situation lui échapper, décide de reprendre les choses en mains.
- Ca suffit ! Si vous continuez à vous quereller, j’arrête et tout le monde au lit ! Silence, avant de reprendre posément.
- Le problème avec Ab’rak ne fut pas celui du manque de confiance. Je le savais capable du meilleur comme du pire. Non, le problème en réalité était celui de l’inconscience. Si je lui avouais que l’elfe savait où trouver un puissant monstre, il ne faisait aucun doute qu’il serait parti sur le champ combattre seul l’Aboleth, quitte à torturer l’ami Zordlon pour savoir où se cachait sa nouvelle proie. Aussi, je me limitais à le mettre en garde contre tout combat à venir qui se déroulerait dans l’eau.
- Pourquoi fallait pas qui se batte dans l’eau ? Interroge le plus jeune toujours intéressé par tout ce qui touche de près ou de loin son héros préféré.
- En principe, les Aboleths sont des créatures aquatiques, dont plus à l’aise et plus dangereuse dans ce milieu.
- Dans, l’eau ou dans le ciel, Ab’rak l’y coupera la tête à la belette !
- C’est dans doute ce qu’il pensa renchérit le grand-père avant de poursuivre.
- A Scalarel, je lui posais une énigme.
Bien qu’aucun autre halfelin ne soit présent dans le salon, ceux présents entendirent le ton moqueur d’une voix féminine parfaitement reconnaissable.
- Une énigme, et bien les enfants, à l’heure qu’il est, je suis certaine qu’il ne l’a toujours résolu l’autre espèce de goujat.
- Lirina ! reprit sévèrement le vieil halfelin, ta rancune à plus de cinquante ans, il serait grand temps que tu passes à autre chose !
- Jamais, tu comprends, jamais je …
- Mamy, papy, vous n’allez pas encore vous disputer pour cette éternelle ritournelle, leur reproche vertement l’adolescent.
Les deux adultes vexés de se faire justement réprimander par bien plus jeune qu’eux, ne disent mot. Puis après un court instant de silence éloquent, le grand-père reprend son récit.
- J’ai commis une erreur ce jour là. En masquant ce que je savais à Scalarel, en jouant un personnage manipulé par son mystérieux semblable, en d’autres termes plus simples et plus francs, je mentais à mon compagnon qui le comprit et en fût fort affecté. Tout cela pour éviter ses moqueries, que j’interprétais comme un profond mépris, si jamais j’étais dans l’erreur.
- Tiens, tu vois, toi aussi, ne put éviter de commenter la voix féminine.
Ignorant ce commentaire incisif, il poursuit.
- Puis je rendis visite au prêtre pour lui glisser, en faisant la même comédie, un conseil quant à l’usage de ses sorts.
- Tu t’es trompé là aussi ? questionne la petite fille.
- Non, répondit-il en riant. Le père Olaf n’aurait jamais accepté de qui que ce soit un conseil dans son domaine de prédilection. J’avais donc ainsi une chance qu’il m’écoute, puisque ce choix ne venait pas de moi, mais du résultat sa compréhension de la situation grâce à la combinaison de sa grande intelligence et de son immense savoir.
- Ca a marché ?
- Oui, si je retiens qu’il suivit mon conseil. Non, si je me souviens du sermon auquel j’eu droit sur la confiance et la solidarité du groupe qui formait le ciment de nos succès à venir et patati, et patatère.
- Vous avez fait quoi après ?




Lorsque le petit-homme lui remit l’armure de cuir qu’il avait habilement acheté à l’un des trois rôdeurs, Zordlon sut. Les tuer maintenant, inutile, seulement les suivre jusqu’à son repaire.




- … Nous parvînmes à un ensemble de ruines qui s’apparentaient à des vestiges d’un ancien et modeste château. Seuls quelques murs couverts d’un manteau végétation se dressaient à faible hauteur. Devant ce qui semblait être l’entrée principale, nous nous séparâmes afin d’explorer les lieux. Un premier groupe composé du père Olaf, de deux rôdeurs et de moi-même, se dirigea vers une ancienne grande salle sur la gauche le la bâtisse. Le prêtre possédait d’intéressantes connaissances en architecture, ce qui nous permit de situer l’âge de ces ruines d’origine humaine autour de 300 ans. Elles portaient les stigmates d’anciens combats dont manifestement le dernier fut fatal et destructeur. Nous étions donc en pleine recherche lorsque je ressentis une présence malfaisante. Les rôdeurs qui nous accompagnaient, exprimèrent la même crainte en nous faisant signe d’interrompre nos passionnants travaux. Un pesant silence oppressait l’atmosphère. Les végétaux apeurés, se rétractaient en se protégeant au mieux dans les interstices des murs de pierre délabrés, où sous les socles des vielles statues démembrés représentant d’anciens seigneurs en arme. Un épais brouillard ceintura le vieux monument, puis progressivement, le recouvrit entièrement. Nous fûmes saisis de frissons humides, terrain favorable à la peur qui tentait de posséder nos âmes. Mais nous étions sur nos gardes, prêts à affronter le mystérieux danger qui tardait à déclencher son fatal assaut. Un violent vent glacial au sifflement inquiétant dissipa soudainement la brune, dévoilant enfin le vrai visage de nos adversaires.
Le vieil halfelin fait une courte pause, afin de captiver davantage l’attention de ses trois jeunes spectateurs déjà suspendus à ses lèvres.
- Autour du père d’Olaf et de moi-même, douze créatures immondes tentaient de nous encerclés.
Le conteur pose délicatement sa petite fille installée sur ses genoux. Debout, avec grande prudence, tournant la tête sans cesse pour éviter de se faire surprendre, il recule lentement vers le mur le plus proche du salon.
- Alors nous reculâmes précautionneusement pour nous placer dos au mur. Ainsi, malgré leur large supériorité numérique, les monstruosités ne pouvaient pas nous encercler. Nous prîmes le temps de les examiner, afin d’identifier ceux que nous allions devoir combattre. Une dizaine de créatures mi-homme mi-poisson nous regardaient méchamment de leurs yeux globuleux. De taille humaine, ils arboraient une grosse tête munie d’une forte mâchoire proéminente en perpétuelle mouvements menaçants, d’où nous pouvions apercevoir plusieurs rangés de dents acérées. Ils étaient couverts d’écailles jaunes et vertes. Ils se tenaient voutés, ce qui plaçait en exergue leurs longues nageoires dorsales maintenues par de fines pointes protectrices. Deux longs bras se terminant par des griffes affutées, remplaçaient les nageoires pectorales. Pas de queue, mais deux jambes trapues qui reposaient sur de larges pieds palmés. Malgré leur nombre, ces carnivores ne représentaient pas le plus grand danger. Les deux autres créatures étaient bien plus menaçantes. Il s’agissait de nos rôdeurs, devenus des êtres flasques avec une vague apparence humanoïde, qui contrairement à leurs dix alliés, poussaient d’horribles cris stridents, prélude à une puissante attaque : des ugothols, aussi appelés chasseurs sans visage, anciennes créatures façonnées par les monstres des fonds marins et souvent enrôlés comme espion. Ces deux mutants qui nous avaient bernés et piégés abandonnèrent leurs armes, préférant user de leurs attributs naturels sans doute plus efficace que leurs épées de duelliste. La situation n’était guère plaisante, sinon pour la déesse de la mort et de la duperie qui devait se réjouir d’un tel spectacle.
Le grand-père court et saute sur son fauteuil en parvenant non sans mal, à maintenir son équilibre. Il se retrouve debout, légèrement en hauteur, prêt à haranguer la foule qui le fixe d’un regard admiratif et passionné.
- Lâche, il te faut user des pires ruses pour oser nous affronter. Au combat d’honneur, tu préfères celui de la traitrise. Alors, sans honneur tu gouteras la lame de l’invincible d’Ab’rak. Sans retenue la puissante magie du grand Scalarel te punira de ta perfidie. Sans pitié le bras de père Olaf armé de son marteau forgé par les mains même du dieu Torag te fera regretter à jamais ta couardise.
Suit sur le même ton, avec le même enthousiasme, un flot de paroles que personne ne comprit, mais dont on pouvait deviner le sens. Puis, revenant dans une langue plus classique.
- Maudit sois-tu, toi qui ne pourras annoncer ta défaite à ton méprisable maître.
Il fait une pause, le temps de récupérer l’énergie dépensée à cette harangue teintée de magie. Puis, il reprend son récit qu’il ne peut s’empêcher de mimer, pour le plus grand plaisir de ses trois petits enfants, par de diverses acrobaties limites dangereuses pour un halfelin de son âge.
- Ces quelques mots gonflèrent de courage et de combativité mes compagnons qui pourtant n’en manquaient pas. Malheureusement, je savais que ces encouragements magiques seraient insuffisants. Je devais soutenir le père Olaf en difficulté face à tant d’adversaires. Pourtant, il fallait voir comment il se défendait ! Son grand marteau ouvragé faisait de dangereux lacets qui offraient une protection bien plus efficace que le plus solide des boucliers. Et si par témérité, un ennemi tentait une approche, il se remettait que rarement du « baiser de Torag». Pour ma part, j’harcelais nos nombreux adversaires déviant ainsi leurs coups sur moi que j’esquivais sans peine par d’habiles esquives corporelles, tout en indiquant la direction des assauts, que l’ennemi s’apprêtait à délivrer à l’encontre du prêtre : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! ». Au bout de plusieurs heures d’un combat acharné, le sol autour de nous jonchait de corps d’hommes-poissons qui avait tâté du « baiser de Torag». Et ceux qui y avaient échappé, fuyaient. Seuls les deux infâmes mutants continuèrent la lutte jusqu’au bout. Blessés, ils avaient perdus de leur ardeur, mais les coups du vénérable marteau portés par le père Olaf s’enfonçaient dans leur chair molle sans produire de grands effets. Il fallut le renfort d’Ab’rak et Zordlon pour en venir à bout.
Le conteur avait fini la première partie de son histoire. Il se rassoit sur son fauteuil, le temps de reprendre sa respiration. L’horloge sonne l’heure du couché, la suite est donc pour demain. Du moins, en principe.
- Dis grand-père, c’est quoi qu’ils ont fait les autres pendant que tu te battais avec le père Olaf ?




Zordlon resta devant l’entrée. Observer. Le groupe se sépara en trois. Le maître, le nain et le petit, inconscients du danger, pénétrèrent dans la ruine, accompagnés des rôdeurs, le premier vers la droite, les deux autres sur la gauche. Le semi-monstre resta sur place. Zordlon savait que celui-ci le surveillait. Erreur.
Les deux groupes furent vite encerclés par des engeances-nées que les trois espions redevenus des chasseurs sans visage avaient imperceptiblement appelés. Le semi-monstre chargea. Trop de tempérament, manque d’attention et de concentration. La petite pierre au sol dévia la charge qui percuta un mur. Amusé, Zordlon mesura la supériorité naturelle du maître, en positon d’infériorité numérique, qui élimina un gardien d’un seul coup d’épée. Conforter sur leur comportement, Zordlon prêta main forte au maître et à ses serviteurs. L’issue fut immédiate. Il récupéra une des épées que les trois mutants avaient abandonnée. Mais il était contrarié ; il ne ressentait plus sa présence.




« … avec l’aide d’Ab’rak, je pus enfin sortir de ce trou à rats. Je ressemblais à un porc épique à demi-mort, extrait du plus immonde des égouts. « T’inquiète Lupius, j’vais t’soigner ». Sans attendre mon autorisation, le vaillant guerrier me plaqua au sol, et d’une célérité et adresse remarquables, extirpa de mon pauvre corps meurtri, la vingtaine de carreaux empoisonnés qui s’y étaient logés. « Poison, mauvais » m’expliqua t’il. Il prit son cimeterre. « Trop grand, pas pratique » diagnostiqua t-il en se saisissant de ma dague. Il incisa les plaies les plus profondes et posa sur chacune ses grosses lèvres pour appliquer une forte succion qui se terminait par un cracha sanguinolent. Jamais je n’aurais pensé que mon petit être contenait autant de sang. Pendant qu’il me soignait, j’étais passé par toutes les frayeurs. J’avais cru qu’il me décapiterait, qu’il me mangerait, ou qu’il se désaltérait de mon sang. Je l’avais associé à un bourreau, un anthropophage et un vampire. En réalité, c’était un excellent soigneur qui venait, tout simplement, de me sauver la vie !
Entre temps, Scalarel avait découvert l’accès qui menait au sous-sol. Ab’rak me porta jusqu’au groupe massé devant l’escalier souterrain. Je montrais à Zordlon un des carreaux à l’origine de mes déboires. Il répondit « Derro, ses serviteurs ». Je traduisis sans trop comprendre le sens de ma traduction. Père Olaf, nous expliqua : « les Derros sont des nains qui n’ont pas choisi la sagesse de Torag et ont sombré dans le Mal en idolâtrant les mauvais dieux. Leur esprit est folie. Seule la mort peut leur rendre raison ». Conception du pardon très « Olafienne ». Mais rien ne nous arrêtait. Nous descendîmes. Cette fois-ci je restais en arrière, car malgré les soins du guerrier, je me sentais faible. Au fur et à mesure que nous descendions, la lumière s’estompait pour totalement disparaître. Je ne voyais plus rien. Mais, je me refusais d’allumer une torche. Déjà, le père Olaf, comme à son habitude, m’avait hurlé dessus sous prétexte que mon escapade avait signalé notre présence et effacé de la sorte le soi disant effet de surprise qui conditionnait notre succès. Propos qui avaient engendré une vive protestation d’Ab’rak : « avec tout le barouf qu’on a fait à massacrer les poiscailles, y a belle lurette que les gars du coin y ont pigé que c’est nous qui sommes là ». Ne voulant pas aggraver la bougonnerie du nain, qui bien entendu a toujours raison, je ne lui faisais pas remarquer que de plus, grâce à cette escapade, nous connaissions nos prochains adversaires, ce qui représente une autre forme d’avantage. Mais, pourquoi risquer de briser la cohésion du groupe pour des peccadilles ? Vous voyez les enfants, parfois il faut …
- Papy ! L’horloge a déjà sonné l’heure du couché et mamy ne va pas tarder à nous expédier au lit. Alors, s’il te plait, raconte-nous vite la suite.




L’escalier donnait dans un ancien cellier qui avait été saccagé. Le semi-monstre en tête de l’expédition, franchit sans méfiance la porte du fond. Un jet de carreaux l’accueilli. S’en suivit une lutte dans un étroit couloir. Curieuse tactique que celle employée par ce brave. Toutefois, en faisant obstruction, il permettait à Zordlon de garder ses forces pour le véritable combat à venir. La lutte fut longue et humiliante pour le semi-monstre qui aurait succombé sans l’intervention salvatrice du nain. Le maître devait être un personnage important pour détenir un prêtre comme serviteur.
Le puits, salle de reproduction, ne pas s’attarder. Ils suivirent un large couloir inoccupé qui donnait dans une nouvelle salle obscure. Une nouvelle pause. Le semi-monstre et le demi-homme installèrent des chausses trappes. Sage précaution. Zordlon et le prête attendirent que les deux tacherons finissent. Juste intelligence. Le maître poursuivit seul. Téméraire insouciance.




«  … Nous avions à peine terminé de placer les chausses trappes avec Ab’rak, que le sifflement caractéristique de carreaux d’arbalètes fendant l’air se fit entendre. Un bruit sourd nous fit comprendre que quelques unes avaient atteint leur cible. De la plainte d’un elfe nous déduisîmes que la cible s’appelait Scalarel aventuré seul dans la salle noire juxtaposée au large couloir que nous sécurisons. Zordlon, Olaf et Ab’rak, se précipitèrent au secours de notre compagnon au prises avec plus plusieurs dizaines de Derros au teint pâle, les yeux blancs des bêtes souterraines, faméliques mais lourdement armés et protégés, aptes à jeter d’irrésistibles sorts, un danger encore plus grand de celui que nous avions vaincu à la surface. Il pleuvait des carreaux d’arbalète. Je percevais les râles de douleur qu’extirpait chaque impact de ces mortels traits de mes compagnons. Mais pour chacun des impacts, dix maudits nains rendaient leur âme maudite. Un prêté pour dix rendus. Je les encourageais. Mais lorsque je vis venir vers moi Scalarel, titubant, tenant son abdomen ensanglanté de ses deux mains pour ne pas laisser ses entrailles s’échapper de sa plaie béante et choir sur le sol, je compris que l’issue du combat prenait une mauvaise direction, que ma magie stimulante ne suffirait pas, pas d’avantage que la bravoure et la combativité de mes compagnons. Je me plaçais devant Scalarel agonissant, faisant rempart de mon corps aux assauts ennemis. Je chargeais mon arbalète de précision dont j’avais conçu moi-même les plans. Je découvris plus tard que celles des Derros possédaient un mécanisme fort ingénieux de chargeur à répétition, modèle que je conservais par la suite. Je profitais du faible éclairage que procurait inconsciemment la lame de feu de Zordlon pour ajuster mon tir.
Le vieil halfelin, décroche du mur son arbalète, devenu objet de décoration, objet de souvenir. Et, devant ses petits-enfants, il mime la scène, non, il la vit une seconde fois.
- Attention, je dois viser juste, car dans cette mêlée, le moindre écart peut être fatal pour mes compagnons. La faible luminosité m’impose une difficulté supplémentaire. Je me concentre, je sélectionne ma cible ; le Derro en lutte avec Zordlon. Je me cale, écarte les jambes, fléchis les genoux. Je bloque ma respiration. J’appuie sur la détente. La corde se détend, le carreau part, siffle, atteint sa cible. Elle s’effondre, morte.
- Ouais, papy t’es trop balaise, même Ab’rak y serait pas arrivé s’enflamma le cadet, qui se place à coté de son papy pour combattre à ses cotés.
- Papy, qu’as-tu ? demande la petite fille qui s’inquiète à voir son papy reposer tristement l’arbalète.
- Jusqu’à présent, je n’avais jamais tué personne. Tuer, moi qui vénère la Vie, moi qui alors luttais contre une conspiration malfaisante qui visait à gangrener ce bien le plus précieux que représente la Vie.
La petite fille prend son papy par la main, et lui glisse affectueusement.
- C’est ne pas de ta faute, le prêtre lui-même a du tuer ces méchants nains.
- Oui, et puis, sont encore plus méchants que la scie aux pattes de gnome ceux là, alors t’as qu’à voir, le rassure le cadet.
- Avais-tu le choix ? Interroge finement l’adolescent.
Le grand-père sourit à ses petits enfants en les remerciant de leur soutien moral. Il s’assit sur son fauteuil, et poursuit, moins exalté.
- Je m’apprêtais à recharger mon arme, lorsque dans mon dos, j’entendis un râle d’agonie suivi d’une chute. Scalarel venait de perdre connaissance. Notre prêtre, pris à parti avec ses sombres congénères, ne pouvait intervenir. Aussi, j’abandonnais le combat pour porter secours à l’elfe. J’usais de la magie que m’avait enseignée le père Zantus. L’elfe était sauvé. Le combat s’acheva à cet instant. La plupart de mes compagnons avaient payé durement cette lourde victoire. Malgré les soins de père Olaf, il nous fallait une bonne nuit de sommeil avant de poursuivre. Je fis une description rapide de la situation à Zordlon, qui pour toute réponse pointa l’extrémité de la pièce au sol tapissé de cadavres, triste fruit de notre gloire, et commenta : « par là ». Je transmis à mes compagnons la volonté de Zordlon de continuer. Dans un esprit collectif d’un niveau d’inconscience proche de la folie, nous décidâmes de le suivre.




 « Je le sens. Il est là, tout proche. Je lis sa marque à travers l’obstination du maître à renoncer, à entrainer ses serviteurs à renoncer, à me contraindre à renoncer. Or, l’elfe ne connaît pas la couardise. Donc, il est derrière, il manipule. Jamais je ne renoncerais. Je sévis, il le faut. Je gifle. Le maître tombe. Le demi-homme parle. Les serviteurs acquiescent. Ils ont compris. Bien. Nouvelle agression. Un géant entrave mon chemin. Le prêtre frappe. Illusion, le géant disparaît. Bien. Je suis perplexe. Face à un mur. Pas d’issue. Pourtant, il est là, proche. Nouvelle agression, nouvelle illusion. Le prêtre a compris et franchit le mur. Ils le suivent. Je le suis. Bien. De la lave. Infranchissable ? Tout est illusion. Le semi-monstre s’avance, et le déloge. Bien. Les tentacules ont agit. Le guerrier se replie, blessé. La mutation apparaît, le brave est condamné. Tant pis. A moi. J’enflamme. Je frappe. J’esquive. J’encaisse. Je sens une petite main me toucher. Ma combativité croit, ma volonté augmente. Bien. Je frappe. Il frappe. Je touche. Il touche. Je domine. Il s’affaiblit. La fin est proche. Le semi-monstre est rétabli. Le prêtre ? Comment savait-il ? Ils méritent. Je les laisse finir. Le semi-monstre pousse un cri vengeur, charge et tue. S’en est fini. Je prélève une lentille oculaire. Puis la seconde. Je l’offre au guerrier. Aider, j’avais promis. Je serais là, dans un an. Maître, semi-monstre, prêtre, petit-homme, bienvenue chez moi. J’ai dit cela. Ils méritent. S’en est fini. Je reviens. »




Alors que Scalarel, Olaf et Ab’rak fouillaient les lieux, Lupius restait assis à contempler l’immense Aboleth. Après quelques minutes de recherches qui s’avérèrent fructueuses, le prêtre, heureux d’avoir trouvé belle richesse rejoint, l’halfelin :
- Qu’est-ce qui vous rend si pensif Lupius ?
- Je cherche celui ou celle qui a réveillé ce monstre.
- Avez-vous trouvé ?
- Je le crois.
- Vous me feriez-vous suffisamment confiance pour me faire partager votre découverte ?
- Lamasthu ; et il est grand temps que nous nous rendions à Magnimar.